L’agriculture urbaine : les fermes Lufa
Photographiée par : Lufa Farms
La toute première ferme commerciale à avoir été bâtie sur un toit se trouve ici même, en plein cœur du centre-ville de Montréal. Les fermes Lufa, ce sont 31,000 pieds carrés de végétation qui font pousser plus de 40 variétés d’aliments à longueur d'année. Cette histoire en est une de succès, car elle prouve que l’implantation d’une ferme urbaine est autant possible que profitable. Nous avons discuté avec Yourianne Plante, Agente des communications aux Fermes Lufa, sur ce que cela peut signifier pour nous tous.
1. Pourquoi des toits et non des cours arrière?
Les toits industriels sont des « espaces perdus » idéaux pour pratiquer une agriculture responsable à l’échelle commerciale. En hiver, nous profitons du chauffage du bâtiment en dessous et de la chaleur de la ville, tandis qu’en été, la serre aide à atténuer l’effet d’îlot de chaleur urbain* et à rafraîchir le bâtiment du dessous, comme un toit vert. Nos serres utilisent la moitié moins d’énergie que d’autres installations conventionnelles ! En fait, « nos maisons vertes économisent plus d’un demi-million de dollars en énergie chaque année simplement par l’énergie solaire ».
*) Les « îlots de chaleur urbains » représentent la différence de température observée entre les milieux urbains et les zones rurales environnantes.
2. La sécurité alimentaire est une question qui est sur les agendas politiques de nombreux pays, notamment dans les régions en développement. Qu'est-ce que la sécurité alimentaire signifie pour vous?
La sécurité alimentaire est au cœur de notre mission et de notre raison d’être. Aujourd’hui, nous ne savons plus d’où proviennent nos aliments et surtout comment ils ont été produits. Même si nous connaissons nos professeurs, nos politiciens, ou bien nos médecins, nous ne connaissons pas nos fermiers… Nous ne connaissons pas les gens qui nous nourrissent! C’est pour (re)créer un lien direct entre le producteur et le consommateur que nous existons. Nous voulons que les gens sachent d’où viennent leurs aliments et comment ceux-ci ont été cultivés.
3. Quel rôle a joué la technologie dans le développement et l’amélioration des conditions de croissance urbaines aux Fermes Lufa?
Tous les jours, les technologies aident les Fermes Lufa à atteindre sa mission de produire et de distribuer de bons aliments frais. Il y a eu 4 ans de recherche et de développement qui ont précédé la construction en septembre 2010 : « Il a fallu développer notre propre système pour la circulation des eaux, un système de production de polyculture, des techniques de circulation des eaux, et des logiciels de gestion microclimatique».
Les serres des Fermes Lufa rassemblent de nombreuses innovations qui améliorent les conditions de culture en environnement contrôlé : contrôle précis de microclimats pour accommoder une quarantaine de variétés de plantes, écrans thermiques, système d’irrigation en circuit fermé et collecte d’eau de pluie.
Vu notre côté « innovateur », nous sommes aussi un incubateur de technologies agricoles (méthodes de cultures, contrôles biologiques, agriculture en environnement contrôlé, etc.), mais aussi pour la distribution des aliments. Par exemple, nos abonné(e)s pourront bientôt choisir exactement le contenu de leur panier selon la production de notre serre !
*) Rejoindre Yourianne est aussi la voix de Mohamed Hage, le président fondateur des fermes Lufa. Le texte cité a été élaboré à partir des propos de Hage à Ted Talk à l'Université de Montréal (TEDxUdeM). Nous avons inclus l'étonnant 12 minutes de vidéo à la fin de cette entrevue.
4. Avez-vous remarqué une certaine tendance dans les demandes pour les paniers de Lufa, puisque vous avez commencé à distribuer en 2011?
Oui et nous en sommes très fiers ! Nous avons commencé avec une centaine de paniers en avril 2011 et, un an plus tard, nous sommes presque à pleine capacité avec 1000 paniers livrés chaque semaine. La distribution directe nous permet d’être à l’écoute de nos abonné(e)s qui « notent » le contenu de leur panier chaque semaine sur Survey Monkey et qui nous font parvenir leurs commentaires par courriel, Facebook ou Twitter. Si nous mettons trop de piments forts dans nos paniers, nous le savons très rapidement ?
5. En plus d'être une entreprise merveilleuse, Lufa Farms est aussi le modèle de base pour la promotion de l’alimentation durable dans un contexte urbain. Comment les politiques économiques et sociales pourraient être adaptées afin de mieux répondre aux besoins en matière de sécurité alimentaire pour la population?
Il s’agit d’une question particulièrement importante dans le contexte actuel de la Consultation publique sur l’agriculture urbaine à Montréal*. Maintenant que les Fermes Lufa ont démontré qu’il est possible (et rentable!) de produire des aliments à l’échelle commerciale, en ville, il est temps de regarder comment supporter ce type de projet. En ce moment, les politiques publiques pour soutenir l’agriculture urbaine et la sécurité alimentaire sont toutes à créer. Des crédits de taxes et d’impôts pourraient être mis sur pied pour encourager les gens à investir dans ce secteur.
Un enjeu majeur pour les Fermes Lufa (et pour l’avancement de l’agriculture urbaine à l’échelle commerciale) est d’être reconnu comme un « vrai » producteur agricole. Pour l’instant, nous n’avons pas droit aux mêmes « privilèges » que les agriculteurs conventionnels (financement, assurances, etc.). La Financière agricole a même refusé de nous aider, car elle trouvait notre projet trop « innovateur ».
*) Inspiration et information sur la culture et la récolte de l’agriculture urbaine à Montréal.
6. Qu'en est-il de notre système d’éducation, quel rôle pourrait-il jouer dans l’approfondissement de la connaissance des produits alimentaires de base et des soins nutritionnels?
Le développement de fermes urbaines représente un potentiel éducatif incroyable. Les enfants et les familles que nous avons accueillis à la serre des Fermes Lufa depuis un an sont repartis enchantés de leur visite. Des classes pourraient venir jardiner et s’initier à l’agriculture à seulement quelques stations de métro de leur école. Imaginez si la serre était bâtie directement sur le toit de l’école!
7. Êtes-vous familier avec les initiatives de Concordia et de l'UQAM au niveau de l'agriculture urbaine? Votre opinion?
Ce sont de superbes initiatives qui sensibilisent non seulement le milieu étudiant, mais aussi les travailleurs et toute la communauté du centre-ville de Montréal. Le travail d’éducation réalisé par ces deux groupes (et par plusieurs autres, comme le GTAU) est tout à fait exceptionnel et extrêmement précieux. Selon nous, ce travail devrait être mieux reconnu et soutenu par la Ville de Montréal.
8. ll me semble qu'il ya de plus de changements climatiques, avec un temps chaud hâtif suivi d’un retour du gel, ainsi que des gelées tardives. Est-ce que les maisons vertes pourraient contribuer à atténuer ces changements?
Nous remarquons que l’agriculture urbaine en serre offre de nombreux avantages. L’hiver, la culture sans pesticide ni herbicide est beaucoup plus simple, car il y a moins d’insectes à contrôler. De plus, parce que nous faisons pousser dans un endroit contrôlé, il est possible de créer différents microclimats pour les 40 variétés de plantes. Nous estimons que nos champs sont 10 fois plus productifs que n’importe quelle ferme conventionnelle!
9. Pourquoi les méthodes hydroponiques ne sont pas considérées comme étant des méthodes «organiques»?
Au Québec, dès que les méthodes de culture sont « hors-sol », donc pas dans la terre, il est difficile d’être certifié bio. Sur le toit d’un bâtiment cependant, ces méthodes de culture nous permettent d’utiliser une fraction de l’eau et des nutriments, grâce à notre système d’irrigation en circuit fermé.
10. Les initiatives d’agriculture urbaines semblent être un excellent moyen pour résoudre les problèmes de la croissance démographique et de la diminution des terres cultivables. Devrions-nous tout de même être préoccupés par la pollution de l’air dans notre nourriture ou bien par les niveaux de pollution de l’eau de pluie en milieux urbains?
Après un an de production, nous n’avons remarqué aucun effet de la pollution urbaine sur nos plantes. Il faut dire qu’avec 31 000 pieds carrés en culture, nous avons un climat idéal dans la serre et l’air est constamment purifié par les plantes. En effet, c’est un avantage d’être dans une ville où le dioxyde de carbone en quantité élevée, ce dernier étant essentiel à la croissance des plantes. Quant à l’eau de l’aqueduc, comme elle est filtrée et recirculée, notre serre n’a aucun impact sur la qualité de l’eau de la ville.
11. Les Fermes Lufa parlent de la façon dont les producteurs sélectionnent des méthodes de culture et des aliments qui sont plus susceptibles de bien voyager (qui supporte le transport et la manutention) et donc, la majorité des produits que nous achetons à l’épicerie possède un «ADN» particulier : ce sont des produits de consommation passant par les canaux traditionnels de distribution alimentaire. Dans la culture et la livraison locale, les Fermes Lufa sont en mesure de changer les critères de sélection au moment de choisir quoi cultiver. Quels choix sont impliqués dans ce domaine?
Par exemple, il existe plus de 500 variétés de tomates que nous pouvons cultiver en serre, mais nous n’en retrouvons qu’une douzaine chez Métro ou IGA. Comme nous n’avons pas les contraintes du transport et de la réfrigération des aliments, nous pouvons choisir les variétés que nous cultivons selon deux critères : leur bon goût et leurs valeurs nutritives !
12. Est-ce dans vos plans de reproduire d’autres toits des Fermes Lufa? Résidentiel / commercial?
Bien sûr et surtout à l’échelle commerciale. Pour être rentables, nos prochaines serres doivent être de 40 000 pieds carrés minimum. Et ce ne sont pas les immenses toits plats industriels qui manquent en Amérique du Nord !
13. Quels conseils avez-vous pour les gens intéressés à l’élaboration de leur propre ferme urbaine? (Jetez un coup d’œil au projet Pot-ager sur The Rake)
Pour produire des aliments, tout ce que nous avons besoin est d’un coin de balcon, d’une fenêtre bien ensoleillée et d’un peu de patience. Même Ricardo s’y est mis avec son émission Fermier urbain ! Avec ses 40 variétés de légumes et ses produits récoltés le matin même, les Fermes Lufa, c’est aussi le jardin que nous ne pouvons pas tous avoir en ville, et ce, 365 jours par année. Quel bonheur de croquer dans une tomate fraîche, cueillie le matin même… En plein mois de janvier !
{ FIN }
Curieux d'en savoir plus sur les Fermes Lufa? Regardez cette géniale conversation Ted par le président fondateur de la ferme, l'éloquent Hage Mohamed. Il vous coupera le souffle et vous fera réfléchir sur les paysages comestibles: comment peuvent-ils transformer nos paysages urbains, afin de fournir à nous et à nos familles des aliments plus nutritifs et délicieux tout en étant écologiquement responsables.
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